• Ce n’est pas la première fois que nous avons une conversation approfondie avec le docteur en sciences historiques Pedro Pablo Rodriguez. En janvier 2020, nous l’avions rencontré à propos de la parution du tome 29 de l’Édition critique des Œuvres complètes de José Marti, projet qu’il dirige depuis 35 ans. Aujourd’hui, nous avons eu un échange avec Pedro Pablo, prix national des Sciences sociales et des Humanités en 2009, qui vient de se voir décerner le prix national de l’Édition 2025 par l’Institut cubain du livre.
– On dit que la meilleure récompense que la vie offre est de se consacrer pleinement à ce qui nous est précieux. Y aurait-il pour vous un prix plus important que celui d’avoir travaillé pendant tant d’années à la tête de l’Édition critique des Œuvres complètes de José Marti ?
– J’ai reçu plusieurs prix pour mon travail dans le domaine de la recherche historique et pour mes travaux intellectuels, mais, sans aucun doute, celuici, reçu comme prix de l’édition pour mon travail sur l’Édition critique des Œuvres complètes de José Marti, constitue une récompense majeure.
– Depuis combien d’années êtes-vous à la tête de cette tâche ?
– Je l’ai entreprise en 1990, précisément au moment où Fina Garcia Marruz et Cintio Vitier, qui l’avaient commencée, prenaient une retraite bien méritée. Ils avaient mis au point les lignes fondamentales de cette tâche, que nous avons suivies jusqu’à ce jour. 30 tomes de l’Édition critique sont déjà imprimés et quatre autres sont en préparation. Actuellement, nous sommes huit à travailler sur l’Édition critique.
– Vous me disiez, un jour, qu’à force de lire le Héros national, il vous semblait parfois vivre au 19ᵉ siècle. Pourtant, l’actualité de Marti est telle qu’elle vous ramène vite au 21ᵉ…
– Aujourd’hui, souvent je continue à me sentir comme si je vivais à la même époque que José Marti, c’estàdire au 19ᵉ siècle. Mais Marti est une personnalité dont la présence et l’actualité non seulement se maintiennent jusqu’à aujourd’hui, mais, j’en suis persuadé, elles continueront à se projeter vers l’avenir, du fait de la profondeur et de l’extraordinaire diversité thématique de son œuvre et de sa pensée, ainsi que de son puissant sens humaniste, de son regard honnête et ample sur la société de son temps, sur l’âme des êtres humains et sur sa perception si avancée de l’avenir, qui est désormais notre temps actuel. Sans aucun doute, c’est un homme de son temps et de tous les temps.
Il est un cas de plus parmi les nombreuses personnalités de différentes époques qui ont transcendé leur temps, et qui apportent, avec une profondeur remarquable, un regard sur leur monde et sur l’avenir, pour l’humanité de leur siècle, du nôtre et de ceux qui viendront, grâce à sa compréhension des caractéristiques variées des périodes historiques, des diverses cultures et de l’exercice du bien en faveur des grandes majorités.
– Votre travail vous a permis de devenir l’un des lecteurs les plus assidus de celui que vous avez considéré comme « le plus grand écrivain de langue espagnole, avec Cervantès, le Cervantès du monde moderne. Qu’éprouveton en éditant l’œuvre de José Marti ?
– Il ne fait aucun doute que Marti est, à mon avis, le plus grand écrivain du monde moderne, malgré sa vie relativement courte. En travaillant à l’édition de son œuvre, tous ceux qui s’y consacrent, il me semble, apprennent beaucoup de son écriture, de son style, de son noble dévouement à sa patrie, à notre Amérique, au monde de son temps. Il est comme un véritable guide de son époque et aussi de la nôtre.
En étudiant jusque dans les moindres détails son œuvre écrite, cela nous amène non seulement à apprendre à le connaître dans ses idées et ses sentiments, mais aussi à apprécier son honnêteté, son amour pour l’homme et pour sa patrie, et à partager sa foi et son engagement à rendre possible un monde meilleur, une patrie et une humanité de valeurs, de respect pour toutes les cultures, et de dévouement pour un monde toujours plus vaste et au service de tous.
– De Marti, vous avez pu saisir, audelà du message comme contenu, le frisson de la parole. En qui peut se transformer l’éditeur d’un tel auteur ?
– Être l’éditeur d’un auteur aussi puissant, original, aussi riche en idées, suscite, à mon avis, non seulement l’admiration et le respect pour sa dévotion et son engagement, mais aussi pour la beauté et la noblesse de sa parole, de ses jugements et, j’oserais dire, pour l’éternité de la portée de son œuvre écrite, pour l’éclat et la profondeur avec lesquels il nous transmet, à travers elle, sa pensée humaniste.
– Aujourd’hui, on reconnaît votre effort fructueux et l’on vous distingue par le prix national de l’Édition. Où placezvous, dans votre longue liste de distinctions, cette nouvelle récompense ?
–Je considère ce prix national de l’Édition comme une reconnaissance que je remercie et que j’assume au nom de tous les collègues qui, au fil de ces années de travail sur l’Édition critique, m’ont accompagné, tant au Centre d’études martiniennes que dans les divers lieux de Cuba et même au nom de nombreux collaborateurs dans plusieurs pays étrangers.
– Je vous ai entendu dire que votre travail vous oblige à utiliser la raison, mais que c’est l’émotion qui vous domine.
Malgré les années écoulées depuis que j’ai commencé l’Édition critique des Œuvres complètes de José Marti, l’émotion me domine davantage que la raison et je ne cesse de ressentir une certaine fierté d’avoir consacré ma vie et mes compétences à cette œuvre, ce que je continue à considérer comme un grand devoir de Cubain, accomplissant une tâche qui nous élève tous ; tant dans ma patrie que dans le monde actuel, où semblent prévaloir des ambitions et des volontés de domination qui mettent en danger le présent et l’avenir de l’humanité de notre planète.
C’est pourquoi je me sens privilégié d’assumer cette tâche, qui m’honore et me satisfait en même temps, et que je considère comme mon devoir envers mon pays et mon peuple, ainsi qu’envers tous les lecteurs possibles, où qu’ils se trouvent dans le monde.
PRÉCISIONS
L’Édition critique des Œuvres complètes de José Marti (18531895) rassemble ses manuscrits et ses ouvrages imprimés connus jusqu’à aujourd’hui : proclamations, discours, manifestes, communications, dédicaces, lettres, correspondances journalistiques, chroniques, articles, essais, récits, pièces de théâtre, poèmes, portraits biographiques, traductions, dessins, brouillons, fragments d’écrits et cahiers de notes.
Le contenu des volumes a été organisé et combiné par dates, thèmes et genres, afin de mettre en valeur l’évolution et la ligne de pensée de José Marti, ainsi que le parallélisme entre ses actions politiques, journalistiques et littéraires. L’organisation chronologique des textes permet d’observer l’évolution de la pensée de Marti ; mais, en même temps, elle sépare dans différents volumes des groupes de textes qui, habituellement (et par volonté expresse de l’auteur dans une lettre devenue testament littéraire), ont été présentés ensemble, comme c’est le cas des Scènes nordaméricaines et des Scènes européennes.
La confrontation des textes avec leurs originaux ou variantes a entraîné la rectification naturelle des coquilles, ainsi que la fixation du texte le plus fiable. Les écrits de l’époque ont suscité des conventions éditoriales, tenant compte des modernismes dans l’orthographe et le langage. La ponctuation particulière de Marti a subi des modifications indispensables, mais toujours dans le respect de l’intention de l’auteur.
En termes généraux, chaque volume contient : des textes martiniens, des notes de bas de page, des notes finales, un index des notes finales, un index des noms, un index géographique, un index des matières, un index chronologique et un index général du volume.
Cette édition complète est le fruit de la collaboration de chercheurs et d’éditeurs du Centre d’études martiniennes, de spécialistes connaissant l’œuvre et la calligraphie de Marti, d’érudits de l’œuvre martinienne dans le monde et de nombreuses institutions, qui ont fait de cette œuvre le reflet de l’opinion que Juan Marinello inclut en 1963 dans son prologue à l’édition des Œuvres complètes de José Marti, par la Editorial Nacional de Cuba : « Une édition critique est l’homme et son temps – tout le temps et tout l’homme – ou c’est une tentative manquée. »
Ce passage met en lumière la rigueur scientifique et la coopération internationale qui soustendent l’édition critique, ainsi que la fidélité à la conception de Juan Marinello : une édition critique doit refléter pleinement l’homme et son époque.
Source : Portail José Marti

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